Depuis l’arrestation de Roman Polanski, tout le monde y va de son commentaire, de son interprétation, traînant le réalisateur dans la boue, prononçant les mots de viol ou de pédophilie. Voici un nécessaire rappel des faits. J’ai beau me creuser la tête, tenter de comprendre les motivations des États-Unis et de la Suisse. Non, rien à faire. Je ne comprends pas pourquoi, 32 ans après les événements, la police arrête Roman Polanski à Zurich en Suisse pour qu’il soit ensuite, selon toute vraisemblance, extradé.

Le cinéaste Roman Polanski arrêté à Zurich en Suisse

Roman Polanski, 76 ans, a été arrêté par les autorités suisses à son arrivée à l’aéroport de Zurich samedi soir. Le réalisateur était en route pour le Festival du film de Zurich, où il devait recevoir un prix pour l’ensemble de son œuvre. Roman Polanski s’était déjà rendu plusieurs fois en Suisse dans le passé, sans qu’il y ait d’incident. «Mais cette fois-ci, nous savions exactement quand il devait atterrir», a expliqué aux médias Guido Balmer, porte-parole de la police suisse. Toujours selon les déclarations des autorités, Roman Polanski sera détenu jusqu’à ce qu’une décision soit prise en ce qui concerne son extradition vers les États-Unis, ce qui pourrait prendre un certain temps. Les avocats du cinéaste pourraient aussi décider de porter la décision d’extrader Roman Polanski en appel, et ce en s’adressant à la Cour suprême suisse.

Les responsables du Festival du film de Zurich ont annulé la cérémonie prévue en l’honneur de Roman Polanski et ont condamné son arrestation. Dans un communiqué de l’événement, on peut lire (traduction libre par nos soins): «Nous ne sommes pas en mesure de juger de la légalité de l’arrestation de Roman Polanski. Mais nous sommes choqués et incapables de comprendre cette situation, qui nous a profondément affecté.» Frédéric Mitterrand, ministre français de la Culture, a déclaré qu’il était «abasourdi» par cette nouvelle et a souligné que le président français Nicolas Sarkozy avait appelé à un règlement rapide de la situation. Sans se prononcer directement sur le fond de l’affaire, Frédéric Mitterrand a ajouté que Roman Polanski avait assez souffert dans sa vie, qu’il était né en France et qu’il était citoyen français.

En 1977, Roman Polanski avait été accusé d’avoir drogué Samantha Geimer, alors adolescente de 13 ans avec du champagne et un comprimé de Quaalude et de l’avoir forcée à commettre certains actes sexuels pendant une séance de photos dans la résidence de l’acteur Jack Nicholson à Hollywood. Roman Polanski avait toujours clamé son innocence dans l’affaire du viol, indiquant que la jeune fille était d’accord et n’avait plaidé coupable qu’à un seul chef d’accusation, celui d’avoir eu des relations sexuelles illégales avec une mineure.

Roman Polanski avait fui les États-Unis avant d’être condamné et un mandat d’arrestation international avait été émis contre lui en 1978. Le cinéaste vit en France depuis, et n’est jamais retourné aux États-Unis ni dans aucun pays susceptible de l’extrader. Plus tôt cette année, les avocats de Polanski avaient tenté de faire annuler le mandat d’arrêt, soulignant – en se basant sur des preuves présentées dans le documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired – que le juge de l’époque s’était mal conduit. Quant à Samantha Geimer, aujourd’hui âgée de 45 ans, elle s’est dite favorable à l’abandon des poursuites il y a plusieurs années.

Une arrestation incompréhensible : coup de gueule !

À 76 ans, alors qu’il venait de poser le pied à Zurich, Roman Polanski a donc été cueilli, comme un vulgaire malfaiteur, à sa descente d’avion. Il venait dans la ville helvète recevoir un prix au Festival du film de Zurich. Une statuette, un hommage, pour l’ensemble de son œuvre et de sa carrière. Mais, plutôt que de le laisser vaquer, comme d’habitude, à ses occupations, la police a arrêté le cinéaste, exécutant un mandat d’arrêt émis par les États-Unis en début de semaine.

«Cette fois-ci, nous savions exactement quand il devait atterrir», clame le porte-parole des autorités suisses, Guido Balmer, tout fier de son coup. Parce d’habitude, n’est-ce pas, on ne sait pas trop quand il vient. On oublie le fait qu’il possède une maison en Suisse, qu’il y passe régulièrement, qu’il séjourne dans le pays à maintes reprises, faisant du ski en famille ou rencontrant des amis. Maintenant que le juge américain s’est réveillé et a lu que Roman Polanski devait arriver en Suisse hier, l’occasion était trop belle de faire un coup d’éclat.

J’ai du mal à comprendre l’idée de «justice» derrière l’arrestation d’un homme de 76 ans, qui n’a plaidé coupable qu’à un chef d’accusation de rapports sexuels avec une mineure (l’équivalent américain d’un détournement de mineure) et qui, si le juge de l’époque avait tenu parole, n’aurait passé que quelques semaines en prison avant d’être relâché. Mais non, l’argument de la «justice» américaine est qu’il est hors de question de laisser en liberté un monstre qui a violé une fillette de 13 ans. Pas important non plus, que Roman Polanski n’ait pas connu l’âge de l’adolescente à l’époque des faits, ni qu’Angelica Huston – conjointe de Jack Nicholson et présente dans la maison au moment de l’incident – ait déclaré à la police, en parlant de Samantha Geimer (la jeune fille en question): «Elle avait l’air d’une des ces filles qui peuvent avoir n’importe quel âge. Elle n’avait pas du tout l’air d’une fillette de 13 ans terrifiée.»

On se fout aussi du fait que, en janvier dernier, Samantha Geimer – qui a maintenant 45 ans, est mariée et a trois enfants – avait déposé un dossier au tribunal de Los Angeles. Dans celui-ci, elle expliquait: «Je n’ai plus 13 ans. Je suis passée par-dessus le fait d’être une victime. J’ai tout surmonté. Tout, à l’exception d’une chose. À chaque fois que cette plainte est rouverte devant la cour, c’est moi, ma famille, ma mère et mes proches qui sommes le centre d’attention. Ce n’est pas plaisant, et ça ne vaut pas la peine de garder ce dossier ouvert, surtout pas à cause d’un détail technique légal sans importance.»

On oubliera aussi que Roman Polanski a payé le prix fort. Toute sa vie. Qu’il a survécu, enfant, au ghetto de Cracovie. Que sa mère est morte à Auschwitz, que son père a survécu à Mauthausen. Que sa femme, Sharon Tate, enceinte de huit mois, a été saignée par la tribu de Charles Manson en 1969. Qu’il a même été considéré comme suspect dans l’affaire. On oubliera aussi qu’il ne voyage plus, depuis 32 ans, que dans des pays qui le laissent tranquille. Qu’il n’a pas remis les pieds aux États-Unis ni en Angleterre depuis 1978. On oubliera aussi qu’il s’est construit une vie. Qu’il est marié et père de deux enfants.

De cette affaire, il ne restera que les noms de deux juges: Laurence J. Rittenband et Peter Espinoza. Le premier est mort. Il avait juré ne jamais prendre sa retraite avant d’avoir fait revenir Roman Polanski aux États-Unis. Le deuxième est actuellement le juge chargé du dossier. Il a indiqué, après la sortie de l’excellent documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired que je vous conseille fortement de regarder, qu’il était prêt à rendre un verdict dans cette affaire quand le cinéaste accepterait de revenir aux États-Unis. Deux juges, deux hommes censés faire respecter la «justice». Deux hommes qui n’admettent pas qu’un étranger, qu’un artiste de surcroît, puisse leur échapper depuis si longtemps. La France et la Pologne – dont Roman Polanski est citoyen – demandent la libération du réalisateur. J’espère sincèrement que l’action conjuguée des deux pays donnera un résultat… pour que justice soit faite.

Roman Polanski n’est ni un violeur, ni un pédophile

L’affaire, comme toutes les histoires de mœurs, est complexe. Le 11 mars 1977, Roman Polanski est arrêté à l’hôtel Beverly Wilshire. Il est soupçonné d’avoir, la veille, violé une adolescente de 13 ans au domicile de Jack Nicholson. Libéré sous caution le 12 mars, le cinéaste doit faire face à six chefs d’accusations dont viol, sodomie et fourniture d’alcool et de drogue à mineur.

D’après les accusations formulées par Samantha Geimer, 13 ans, Roman Polanski l’a obligée à avoir des rapports sexuels suite à un shooting photos pour l’édition française du magazine Vogue. Toujours selon ses déclarations (son témoignage devant le jury chargé d’examiner les charges à retenir contre Polanski se trouve ici), il lui aurait fait boire du champagne et lui aurait fourni un comprimé de Quaalude (de la méthaqualone, un somnifère). Cette séance de prises de photos a été faite avec le consentement de la mère de Samantha Geimer et était la deuxième de l’adolescente et du réalisateur.

Un jury accuse formellement Roman Polanski, quelques semaines plus tard. Le réalisateur doit donc répondre à des accusations – entre autres – de viol d’un mineur, d’acte impudique sur une personne de moins de 14 ans, de copulation orale (sic!), etc. En coulisses, les avocats – de la défense et de l’accusation – s’affairent et négocient. Si procès il y a, Samantha Geimer devra témoigner. Ce que veut éviter à tout prix la mère de l’adolescente. Le 20 septembre, Roman Polanski plaide coupable au chef d’accusation suivant: rapport sexuel illégal avec une mineure (qui équivaut au détournement de mineure actuel), tel que rapporté par le Washington Post. Ce plaidoyer – qui évite à la jeune fille de passer à la barre des témoins – est accepté par le juge, l’avocat de l’accusation et la mère de Samantha Geimer. La peine de prison, dont la durée est laissée à la libre discrétion du juge, devrait être de quelques semaines (on parle alors d’une quarantaine de jours).

Laurence J. Rittenband, juge chargé de l’affaire, est un amateur des causes célèbres, c’est d’ailleurs pour cela qu’il a demandé ce poste à Los Angeles, pour pouvoir tremper dans les scandales des stars. Évidemment, l’affaire fait grand bruit. Du coup, il demande à Roman Polanski de se soumettre à un examen psychiatrique de 90 jours. Celui-ci doit servir à établir si Roman Polanski est un psychopathe, un violeur et un pédophile. Cet examen en clinique n’est pas prévu dans l’arrangement entre les parties impliquées dans l’affaire. Pas grave. Le cinéaste, toujours libre puisqu’il a versé une caution de 2 500 $, s’y soumet pendant 42 jours. Le rapport conclut d’ailleurs que le réalisateur est quelqu’un de parfaitement normal, qui n’est ni pédophile, ni psychopathe.

Mais la situation évolue. Selon les témoignages recueillis par la réalisatrice Marina Zenovich pour l’excellent documentaire Roman Polanski: Wanted and Desired (site officiel), sorti l’an dernier et présenté au Festival de Sundance de 2008, en plaidant coupable à un rapport sexuel illégal avec une mineure, Roman Polanski s’expose à une peine de prison dont la durée est laissée à la libre discrétion du juge et, d’après Douglas Dalton, l’avocat de Polanski, Laurence J. Rittenband est en train de se laisser manipuler par David Wells, avocat de l’accusation. L’entente, acceptée verbalement par tout le monde, serait en train de devenir caduque.

En février 1978, Roman Polanski décide de s’enfuir. Pas question de s’exposer à une peine de prison déterminée en fonction d’éventuels gains politiques pour Laurence J. Rittenband. Il part pour Londres, et, le lendemain, arrive en sol français – pays dont il est citoyen -. Fast forward en 2003. Samantha Geimer demande la fermeture du dossier. Les avocats de Roman Polanski demandent, en 2008, que l’affaire soit classée en raison de fautes disciplinaires commises par Laurence J. Rittenband et que le dossier soit transféré hors du comté de Los Angeles, dont le règlement exige la présence de Roman Polanski aux audiences. Le nouveau juge, Peter Espinoza, refuse. Motif? Il est prêt à rendre son jugement, mais à une seule condition: que Roman Polanski se présente devant lui.

En résumé, qu’est-ce que ça veut dire. Que légalement (et j’insiste sur le terme), Roman Polanski a plaidé coupable de rapport sexuel illégal avec une mineure. Que le juge, l’accusation et la mère de Samantha Geimer ont accepté qu’il plaide coupable à ce seul chef d’accusation. Que la seule chose qui manque désormais est la sentence, prononcée par un juge. C’est tout. Roman Polanski n’a pas été jugé coupable de viol. Roman Polanski n’a pas été condamné pour pédophilie, il n’a d’ailleurs pas été reconnu comme tel lors de l’examen psychiatrique de 42 jours qu’il a passé en 1977.

Au moment de la sortie de Roman Polanski: Wanted and Desired, les médias français et américains avaient souligné son excellence. Tous avaient loué son sérieux et sa rigueur. Et tout le monde s’était ému de la manière dont Roman Polanski avait été traité à l’époque. «Polanski est inculpé. Il a eu des relations sexuelles avec une mineure de 13 ans, Samantha Geimer. Lui, il a 44 ans. Il est incarcéré au pénitencier de Chino. Relâché sous caution, plutôt que d’affronter le juge Rittenband qui a juré d’avoir sa peau, Polanski prend l’avion pour Londres, puis Paris» publie le Nouvel Obs. «Rittenband navigue en vérité au gré des réactions des médias américains, qui s’accordent depuis le début de l’affaire à lyncher ce cinéaste aussi peu américain que possible. Le juge Rittenband trahit ainsi sa parole à plusieurs reprises, faisant miroiter une clôture du dossier qui ne viendra en fait jamais, et jouant avec Polanski, qu’il envoie en prison contre l’avis des experts, comme avec une proie» explique Le Monde.

Aujourd’hui, depuis l’arrestation de Roman Polanski samedi, à Zurich, on peut voir des textes comme Faut-il défendre Roman Polanski? dans lesquels on lit cette déclaration de Luc Besson: «J’ai beaucoup d’affection pour lui (Roman Polanski, ndlr), c’est un homme que j’aime beaucoup, que je connais un petit peu, nos filles sont très amies mais il y a une justice, c’est la même pour tout le monde». Ou encore des réactions extrêmes, venant tout droit des États-Unis, dans cet article de Libération: «Pédophiles, notez. Faites une carrière de cinéaste, car si Polanski s’en sort, vous pourrez droguer et coucher avec autant d’enfants que vous voudrez». Oui, Roman Polanski est un fugitif, mais le juge Peter Espinoza a toujours déclaré publiquement qu’il ne poursuivra pas le cinéaste pour avoir fui. Si le réalisateur est extradé vers les États-Unis, il n’y aura pas de procès, il n’y aura pas de jury. Peter Espinoza se contentera de prononcer une sentence pour rapport sexuel illégal avec une mineure. C’est tout. Et ça, il ne faut pas l’oublier… car la loi, le processus et la terminologie sont les mêmes pour tout le monde. Le traitement médiatique, non.

Coup de gueule : pourquoi fallait-il arrêter Roman Polanski en Suisse ?
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