[Critique] Vénus noire: histoire terrible, film inoubliable
Par Isabelle Hontebeyrie - 1 avril 2011 - 7:37 | Dermière mise-à-jour: 1 avril 2011 - 8:20 Imprimer
Avec Vénus noire, Abdellatif Kechiche propose un quatrième long métrage au propos d’une rare violence. Le film, qui met en vedette Yahima Torres, André Jacobs et Olivier Gourmet, prend l’affiche au Québec le 1er avril. En voici notre critique.
Il y a des accents d’Elephant Man ou d’Amistad dans ce Vénus noire. Saartjie Baartman (Yahima Torres éblouissante), la Vénus hottentote du début du XIXe siècle, est exhibée comme un animal de foire, à Londres d’abord, puis à Paris ensuite. Une fois morte, elle sera moulée et découpée, son corps et les restes offerts en pâtures aux visiteurs du Musée de l’Homme pendant près de deux siècles.
Abdellatif Kechiche (notre interview) n’a pas besoin d’artifices pour nous raconter les dernières années de la vie de cette femme intelligente au destin terrible. La réalité de l’époque – on peut d’ailleurs établir un parallèle avec la société actuelle – est suffisamment cruelle pour n’avoir pas besoin d’être rendue encore plus dure. «On peut dire que je suis allé très loin, et certains même me le reprochent» a souligné le cinéaste en entrevue lors de son passage à Montréal il y a quelques jours.
Le réalisateur précise néanmoins avoir «mis des limites, mais elle a subi beaucoup plus d’outrages que ce que je montre à l’écran.» Et ce qui est montré est parfois insoutenable, car la violence et l’horreur ne sont pas dans les images, mais dans le propos. «Je n’ai jamais vu de tête humaine plus semblable à celle des
singes» entend-on dès l’ouverture de Vénus noire. Et ces paroles sont prononcées par l’anatomiste Georges Cuvier dans l’amphithéâtre de l’Académie royale de médecine de Paris en 1817!

Yahima Torres, actrice cubaine découverte «par hasard» par Abdellatif Kechiche livre ici une prestation forte et bouleversante. Comment ne pas être touché, remué et profondément ému par Saartjie Baartman, femme au destin tragique? Elle demeure, tout au long des 159 minutes de la projection, un mystère. Digne, assurément. Libre serait-on également tenté de dire. Et c’est là toute l’ambigüité de ce personnage hors du commun: Jusqu’où a-t-elle été maîtresse de son sort? Acceptant, d’un côté, d’être présentée comme un animal, elle refusera, de l’autre, de montrer ses organes génitaux aux scientifiques de l’époque.
La réponse n’est jamais donnée. Il incombe au spectateur de réfléchir et de se forger sa propre opinion de cette femme douloureusement belle à qui le 7e Art rend désormais justice en racontant son histoire, telle qu’elle fût, mystère inclus. En choisissant ce sujet, Kechiche prend position. Mais le cinéaste s’efface ensuite, se contentant de rappeler – recherches, articles de journaux de l’époque et nombreuses archives à l’appui – la réalité nue et sans fard de Saartjie Baartman.
«J’espère que ce film ne sera que le premier d’une série d’œuvres qui seront consacrées à Saartjie» me disait Abdellatif Kechiche. Le cinéaste a probablement raison, cette vie sacrifiée est un sujet exceptionnel comme on en voit peu. Mais, à mon avis, Vénus noire demeurera sans aucun doute le plus bel hommage qui aurait pu lui être fait.
Cote: 








Vénus noire (notre interview du réalisateur) est scénarisé et réalisé par Abdellatif Kechiche. Le film avec Yahima Torres, André Jacobs et Olivier Gourmet sort dans les salles du Québec le 1er avril.

