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[Entrevue] Scott Cooper, réalisateur de Crazy Heart

Benoit Bisson
Publié le: 18 janvier 2010 à 10:12 (Dernière mise à jour: 21 janvier 2010 - 22:32)

À la soirée des Golden Globes, on pouvait voir un Scott Cooper rayonnant lorsque l’acteur Jeff Bridges s’est rendu scène pour recevoir le prix du Meilleur acteur, pour son interprétation de Bad Blake, le personnage principal du film Crazy Heart.

Scott Cooper
© Fox Searchlight – Tous droits réservés

C’était la seconde statuette récoltée par Crazy Heart, la première ayant été attribuée à T Bone Burnett et Ryan Bingham pour la Meilleure chanson, The Weary Kind (Theme from Crazy Heart). Pas mal du tout pour le premier film écrit, réalisé et produit par un jeune réalisateur qui, jusqu’à tout récemment, était surtout connu comme acteur dans des films tels que Gods and Generals ou Austin Powers: The Spy Who Shagged Me.

Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec lui, à la veille des Golden Globes, alors qu’il se trouvait à Philadelphie, complétant un marathon promotionnel à travers les États-Unis avant de rentrer à Los Angeles pour, justement, la cérémonie des Golden Globes. Nous avons commencé par parler de l’authenticité qui ressort de son film, autant dans les décors et paysages du sud-ouest américain que l’on y découvre que dans le jeu des acteurs.

S.C.: Je voulais que l’on sente que quelqu’un comme Dorothea Lang, la grande photographe américaine, l’avait saisi à travers son objectif, ou Walker Evans, qui a documenté la vie en Amérique. Je voulais que le film dégage cette atmosphère. Je voulais que l’on sente que les gens que l’on voit dans le film avaient du vécu, des gens comme ceux que je rencontre quand je voyage à travers le pays, parce qu’ils sont souvent oubliés. Hollywood n’aime pas les montrer, Hollywood aime montrer des gens qui sont beaux à mourir, et ça ne m’attire pas. Pas que Jeff, Maggie, Colin ou M. Duvall ne soient pas beaux, mais ils le sont d’une façon très unique, très humaine.

B.B.: C’est une beauté sans artifices…

S.C.: Exactement. Et ils livrent des prestations où il n’y a aucune vanité. Ils me laissent les filmer dans plusieurs situations peu flatteuses. Jeff a pris 25 livres pour le film.

B.B.: Effectivement, il y a des scènes où l’on voit Jeff Bridges sans chemise, affalé sur une chaise, et il a vraiment l’air d’une loque humaine.

S.C.: Vous savez, Benoit, le film n’est pas tant un film sur la musique country que sur le parcours d’un individu, qu’il soit aux Canada, en Angleterre ou aux États-Unis.

B.B.: Lorsque vous avez écrit le scénario, est-ce que vous avez été en contact avec Thomas Cobb, l’auteur du roman du même titre qui a inspiré le film?

S.C.: Non. La première fois que j’ai pris contact avec lui – il est professeur d’anglais à l’université du Rhode Island -, je l’ai appelé et lui ai dit ‘J’aimerais acquérir les droits pour votre livre.’ Il m’a répondu ‘Appelez mon agent’ et je ne lui ai pas reparlé avant la première. Il m’a dit que lorsqu’il a vu le film, il a pleuré. C’est probablement parce que ses attentes étaient si faibles, parce que je n’avais jamais rien réalisé, rien écrit. Mais il a vraiment aimé le film et trouvé que j’avais préservé l’esprit du livre tout en le personnalisant, en le rendant humain.

B.B.: Comment s’est fait le premier contact avec T Bone Burnett? De ce que je lisais dans les notes de production, il vous a fallu près d’un an pour arriver à prendre contact avec lui?

S.C.: Il m’a fallu un an pour avoir Jeff. T Bone, à ce que je me souvienne, s’est impliqué assez rapidement. J’ai écrit le scénario et je l’ai envoyé à Robert Duvall, qui est mon mentor, quelqu’un avec qui je collabore régulièrement et un très bon ami. Il l’a aimé et m’a dit ‘Faisons-le. De quoi as-tu besoin?’ et je lui ai dit ‘Il y a deux personnes dont j’ai besoin, et si je ne peux pas les avoir, je ne devrais pas faire le film, et je le croyais vraiment: T Bone Burnett et Jeff Bridges. Alors je leur ai écrit des lettres très enthousiastes, et le gérant de T Bone m’a rappelé en me disant ‘T Bone adore le scénario et aimerait te rencontrer.’ Alors je me suis rendu chez lui, et pendant que j’attendais que T Bone arrive à la rencontre, j’ai remarqué une découpe grandeur nature d’un grand musicien bluegrass nommé Ralph Stanley, avec qui T Bone a travaillé sur O Brother, Where Art Thou? J’avais déjà vu Ralph Stanley live à plusieurs reprises, la première fois alors que je n’avais que trois ans. Il vient du même coin de pays que moi. À ce moment-là, j’ai su que c’était la bonne chose, le bon choix. Et T Bone est arrivé, et m’a dit ‘J’aime ça. Faisons-le.’

On a éventuellement réussi à impliquer Jeff [Bridges]. Il n’est pas facile à avoir pour un film, je peux vous dire ça. Il se fait probablement offrir plus de films que qui que ce soit, et il dit régulièrement ‘non’. Je l’ai rencontré une première fois et il a dit non parce qu’il n’y avait pas de musique définie pour le film. Je lui ai expliqué qu’il n’y avait pas de musique de préparée parce que je voulais que la musique soit créée en fonction de l’acteur, pour que ce soit naturel, alors ça ne pouvait pas être fait avant que je sache qui interpréterait le rôle.

B.B.: Dans les notes de production, T Bone Burnett est cité comme ayant dit que lors de votre rencontre, vous l’avez convaincu que vous feriez un film qui passerait le test du temps. Maintenant que le film est complété, croyez-vous que c’est ce que vous avez réalisé?

S.C.: Venant de lui, c’est un très beau compliment. Oui, je le crois, et je vais vous dire pourquoi. Jeff livre une performance remarquable, la performance de sa carrière. Vous avez une musique créée par T Bone Burnett qui sonne comme ci cet homme avait vécu avec pendant 58 ans. Ça sonne très vrai, très honnête. Et je pense aussi que ces thèmes universels dont j’ai parlé – l’espoir, la perte de quelque chose, les regrets, la rédemption – sont des choses qui seront toujours présentes. Alors je crois que, pour ces raisons, alors que les gens vont voir le film, au fil des ans, il ne pourra que grandir.

B.B.: Comment ça s’est passé entre vous et T Bone Burnett pour la création de la musique?

S.C.: Ce fut quelque chose de très collaboratif entre T Bone, moi, Jeff Bridges, Ryan Bingham, qui a écrit The Weary Kind et qui est aussi dans le film – il interprète Tony, le jeune gars qui frappe à la porte de la chambre et demande à Bad Blake de venir à la répétition -, et le regretté Stephen Bruton. Stephen a eu un effet remarquable sur ce film et je lui ai dédié le film parce qu’il y a tellement contribué. Il nous a aidé, T Bone et moi, à donner forme à cette vision du monde. Comme Blake, il a lutté contre ses dépendances et a vécu une vie qui peut ressembler à celle que l’on dépeint. Donc, on a tous travaillé ensemble, et ce fut vraiment un travail très collaboratif.

B.B.: Il y a déjà eu beaucoup de choses d’écrites à propos du film. On parle souvent de comment T Bone ou Jeff se sont impliqués, ou Robert Duvall, mais comment Maggie Gyllenhaal en est-elle venue à être choisie pour interpréter le rôle de Jean?

S.C.: Une fois que Jeff s’est impliqué, nous avons tous deux décidé qu’il nous fallait quelqu’un de peu familier, quelqu’un que l’on ne voit pas régulièrement dans les pages des magazines People ou Us Weekly, quelqu’un dont on ne connaît pas toute la vie privée, ou photographié constamment en train de faire le plein ou prenant un café chez Starbucks. Nous voulions quelqu’un qui était sans peur, quelqu’un de courageux, possédant une beauté unique, quelque chose du genre d’Ellen Burnstein dans Alice Doesn’t Live Here Anymore, ou un retour aux grandes actrices des années ‘40 et ‘50, et notre choix s’est arrêté sur Maggie. Alors je suis allé la rencontrer, je lui ai présenté le projet, et elle a tout de suite embarqué.

B.B.: Et Colin Farrell?

S.C.: Colin est, j’espère, un choix surprenant. Il est une star, mais il est aussi un acteur de genre. Ses plus récents films ont été excellents. Je me suis dit ‘voilà un gars qui est un acteur de genre, qui n’a pas de problème d’égo. Il va venir, soutenir Jeff, Maggie et M. Duvall. Et parce qu’il est Irlandais et que la musique country vient d’un héritage Écossais-Irlandais, il a probablement passé du temps dans un pub, et qu’il a probablement déjà chanté.’ Et c’était le cas. Parce qu’il a ce sombre charisme et qu’il est une star, vous pouvez croire en son personnage.

B.B.: Avec une telle distribution, comment était-ce de les diriger?

S.C.: C’était un rêve, parce que vous partagez les même sensibilités, les mêmes instincts. Étant moi-même acteur, je sais que les acteurs n’aiment pas être trop dirigés. Si vous donnez un rôle à quelqu’un, vous le faites pour une raison. Vous ne les aidez que s’ils sont en difficulté, ou si vous sentez qu’ils ne véhiculent pas une émotion requise par une scène. Alors vous faites ça très subtilement, sensiblement, en leur laissant beaucoup d’espace pour explorer, découvrir.

B.B.: En conclusion, quel a été votre plus grand défi dans la réalisation de Crazy Heart?

S.C.: Tourner un film en aussi peu de temps – 24 jours -, dans trois états, avec dix numéros musicaux, incluant un numéro live devant 12 000 personnes, et tout ça avec un budget de 7 millions $. Je dirais que ce furent des défis!

Chose certaine, Scott Cooper a démontré hors de tout doute qu’il était capable de relever ces défis, et brillamment. Crazy Heart est un film comme on en voit trop peu, un film où l’accent est mis sur les personnages, sur leur humanité. Nul besoin de grand déploiement pour toucher les émotions des spectateurs. Il suffit d’un scénario bien ficelé, de bons acteurs et d’un élément essentiel: la passion. Et ça, Scott Cooper – et toute l’équipe de Crazy Heart d’ailleurs – en a à revendre!


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