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Inventer les chiffres du piratage

Isabelle Hontebeyrie
Publié le: 12 octobre 2008 à 7:24 (Dernière mise à jour: 12 octobre 2009 - 12:04)

Il ne se passe pas un mois sans que différents ministères, groupes ou associations ne mentionnent le coût, pour l’économie, du piratage. Les États-Unis sont les champions dans ce domaine, où on brandit souvent le fait que le piratage a coûté 250 milliards de dollars à l’industrie de la musique et du divertissement et que 750 000 emplois ont été perdus. Le problème? Ces chiffres sont de pures inventions!

Quels emplois?

Le 3 octobre dernier, Wired tire la sonnette d’alarme avec (Mensonge ou mensonge: 750 000 emplois américains perdus à cause du piratage). Le journaliste David Kravets s’étonne: le chiffre représente quand même 8% des chômeurs américains! Ce n’est pas rien! Wired tente donc de trouver la source – et le mode de calcul – du fameux 750 000. Pas facile…

Après quelques vérifications auprès de la qui cite ce chiffre abondamment, David Kravets finit par obtenir, du porte-parole Alex Burgos, un lien vers datant de… 2005!

De son côté, l’excellent Ars Technica – dans son texte (750 000 emplois perdus? Les chiffres bancals derrière la guerre au piratage) – se lance aussi à la recherche de la provenance du chiffre magique. Le journaliste Julian Sanchez fouille et fouille encore et finit par trouver , émanant du CBP (le Customs Border Patrol, maintenant une branche du US Department of Homeland Security) et datant de…. tenez-vous bien…. 2002! Pas mal quand même! Mais là non, plus, pas de source, pas de méthode de calcul et le chiffre est resté le même depuis six ans.

Où sont les dollars?

En Europe, quelques rares chiffres sont disponibles.

Par exemple, Christine Albanel a défendu le projet de loi HADOPI “L’industrie musicale a vu son chiffre d’affaires fondre de 50% en cinq ans et le cinéma et la télévision commencent à leur tour à ressentir les effets de la crise. Les offres légales de musiques ou de films en ligne ne parviennent pas à endiguer cette baisse.”

Les autres seuls chiffres disponibles (et ce n’est pas faute d’avoir cherché!) et cités par le Parlement Européen dans ce rapport de 2003 () sont ceux de l’ qui regroupe les intervenants de l’industrie de la musique dans près de 73 pays.

On a donc droit à des chiffres globaux qui ont de quoi faire froid dans le dos! Dans le Recording Industry Piracy Report 2006 (), on apprend ainsi que: “l’IFPI estime que les ventes de produits piratés représentent, pour 2005, 4,5 milliards de dollars US.”

Mmmm…. on est bien loin des 250 milliards cités par les américains. Ars Technica se lance donc à la recherche de ces dollars perdus et arrive à les trouver dans qui cite un chiffre paru dans un article de Forbes de… 1995! No comment!

Traquant sans relâche l’existence de chiffres fiables – parce que, quand même, 250 milliards représentent les revenus annuels combinés des industries de la musique, du film, des logiciels et des jeux vidéos – Ars Technica du U.S. International Trade Commission qui indique que le coût du piratage pour l’économie américaine est de 60 milliards de dollars. Mais le journaliste s’aperçoit vite qu’il ne s’agit que d’estimations, données par des analystes et des chefs d’entreprise.

Les dollars sont dans la poche des consommateurs… allons les chercher!

Alors, pourquoi sortir des chiffres aussi alarmistes? Un début de réponse est donné en fouillant . On peut, en effet, y lire cette petite phrase: “Bien que ces chiffres témoignent d’un taux de piratage extrêmement élevé dans l’industrie de la musique, ils illustrent aussi l’énorme potentiel de la vente de musique en ligne. Les revenus des compagnies de disques ont triplé en 2005 pour atteindre un milliard de dollars et ont continué leur croissance en 2006.”

Dans une économie en crise et où le consommateur est saturé de biens (il suffit de regarder la crise actuelle pour s’en convaincre), les compagnies sont à la recherche du moindre dollar pour augmenter leurs bénéfices.

Ce n’est donc pas étonnant qu’on nous fasse peur en nous disant que si nous arrêtons de consommer, nous perdrons nos emplois, nous causerons la faillite de notre économie locale et, bien sûr, nous irons en prison!

PS: le 18 mai 2006, ne manquant pas de sens de l’humour s’était livré à un savant calcul. Prenant comme référence le chiffre de la RIAA qui poursuit les contrevenants pour 150 000 $ (somme donnée comme revenus perdus à cause du téléchargement illégal d’une seule pièce musicale), il était arrivé à la conclusion que le piratage pour janvier 2006 avait coûté 11 440 939 650 000 $ à l’industrie, soit le PNB de la France! Tordant!


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