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Crise cardiaque de Steve Jobs: quelles limites pour le journalisme citoyen?

Isabelle Hontebeyrie
Publié le: 5 octobre 2008 à 7:29 (Dernière mise à jour: 5 octobre 2008 - 7:33)

Au départ, la nouvelle a de quoi faire sourire: les actions d’Apple ont perdu 9% à cause du billet d’un blogueur sur le site interactif de CNN, iReport, annonçant que Steve Jobs avait fait une crise cardiaque. Mais à long terme, ce genre d’incident ne risque-t-il pas d’isoler la blogosphère et de considérablement diluer son impact?

Crise cardiaque de Steve Jobs: quelles limites pour le journalisme citoyen?

Saisie d’écran du billet publié sur iReport et supprimé depuis (Cliquer pour agrandir)

Les faits

9h00 - Le 3 octobre dernier, un certain Johntw publie (effacé depuis mais dont la “cache” est toujours active via Google - voir notre capture d’écran ci-contre) sur le site participatif iReport de CNN.

Le titre en est: Steve Jobs rushed to ER following severe heart attack (Steve Jobs conduit aux urgences suite à une sérieuse crise cardiaque).

Le texte du post est le suivant (traduction libre):
“Steve Jobs a été transporté d’urgence à l’hôpital il y a quelques heures, après avoir subi une importante crise cardiaque. J’ai un informateur qui me dit que les ambulanciers ont été appelés après que Steve a dit souffrir de graves douleurs à la cage thoracique et d’essoufflement. Ma source a choisi de rester anonyme, mais elle est tout à fait fiable. Je n’ai pu d’autres nouvelles sur le sujet ailleurs, et à l’heure actuelle, je n’ai pas eu d’autres informations. Mais je pense que [le site d'iReport] est un bon endroit pour commencer [à en parler]. si vous en savez plus, tenez nous au courant.”

9h25 - Le reprend ce “scoop” (titre et texte changé depuis), émettant les mises en garde d’usage (pas de confirmation officielle, l’emploi du “il semble que”.

9h40 à 9h52 - Les réseaux sociaux étant ce qu’ils sont, l’information commence à se répandre. L’action d’Apple, qui se porte traditionnellement bien, commence à plonger. En 10 minutes, elle passe de 105,27 $ à 95,41 $, soit une perte de 9,55%. C’est la première fois que l’action de la compagnie passe sous la barre des 100 $ depuis mai 2007.

9h55 - Katie Cotton, la porte-parole d’Apple, émet un démenti ferme. Steve Jobs va bien, il est en parfaite santé, la rumeur est fausse.

9h56 - L’action d’Apple commence à remonter.

10h05 à 10h15- Les gestionnnaires d’iReport (dont le slogan est quand même: Pas d’édition. Pas de filtrage. De l’information.) enlèvent le billet de Johntw et suppriment son profil. CNN rappelle que la nouvelle en question n’a pas été reprise par l’organe de presse.

Le délire

C’est après que les choses se gâtent. Les médias y vont de leurs commentaires sur la manière dont la fausse nouvelle a rapidement fait la une. Et on assiste, comme toujours dans pareil cas, à une surenchère sur la gravité de la situation.

Sur ComputerWorld, par exemple, on a droit à ce titre: .

Le blog établi TechCrunch (en français) ne fait pas non plus dans la dentelle avec: , équivalent de la version américaine .

Vous remarquerez l’utilisation des guillemets pour parler de journalisme citoyen.

Peu après midi, et au fil des différents commentaires sur les sites d’information, on entend dire que le billet sur iReport ne pouvait pas être innocent. Le Johntw en question devait bien avoir un motif quelconque. Lequel, sinon profiter de la chute des actions d’Apple (voir ).

C’est ainsi que sur , un blog de Wired, on peut lire que “Selon un avocat, le ‘journaliste citoyen’ qui n’a pas eu froid aux yeux (mais qui est stupide) [...] pourrait bien être traîné en cour et passer du temps derrière les barreaux” (Vous remarquerez qu’il n’y a pas d’info là-dedans, mais de la spéculation pure et simple).

Ça ne rate pas, à 14h59, parle à Jennifer Martin, une porte-parole de CNN, qui explique que la Securities and Exchange Commission (SEC, l’organisme de surveillance de la bourse, celui-là même qui avait mis à jour les activités frauduleuses de Martha Stewart) va se pencher sur le cas du “journaliste citoyen” en question et qu’une enquête a été ouverte.

Tapons sur les blogueurs… et tout ce qui bouge

ZDNet y va d’un (Le journalisme citoyen pourrait vous tuer), ouvrant la voie à un lynchage en règle de tout ce qui s’appelle journalisme citoyen, blogs et blogueurs.

, chroniqueur techno de la BBC, s’insurge et note: “The dangers of citizen journalism were graphically illustrated today” (Les dangers du journalisme citoyen ont été clairement étalés aujourd’hui). Dans sa dépêche, (qui compte des milliers de médias traditionnels abonnés à son fil de presse) souligne: “L’incident met en lumière les risques encourus par les principaux médias lorsqu’ils puisent dans ce qui est souvent appelé le “journalisme citoyen”, c’est à dire des nouvelles non filtrées et non éditées, présentées par des reporters non-professionnels tels que des blogueurs et des témoins oculaires d’événements. Reuters fait partie des médias qui ont entrepris des actions dans le domaine du journalisme citoyen.”

Les médias - et les blogs - en crise

Nul besoin de rappeler les incidents passés où des médias traditionnels ont publié des informations fausses. On ne s’étendra pas, non plus, , par Bloomberg, de la nécrologie dudit Steve Jobs il y a quelques semaines. a beau écrire sur son blog de la BBC que “les médias traditionnels n’auraient jamais retransmis une information pareille sans vérification”, nous savons tous que ce n’est pas le cas.

La véritable raison pour laquelle ce billet est devenu une information est sa mention sur des blogs établis.
- Arnold Kim, MacRumors.com

Non, cette histoire met en lumière un phénomène qui rapproche les blogs des médias traditionnels et qui illustre la concurrence féroce à laquelle se livrent tous les éditeurs de contenu Web: qui publiera, le premier, l’information la plus importante.

, tenancier de MacRumors.com explique que, pour lui, la fausse crise cardiaque de Steve Jobs montre les faiblesses des blogs établis, les fameux mainstream blogs.

Il souligne qu’il a, lui aussi, reçu l’information - en même temps que Silicon Alley Media. Par contre, lui a vérifié l’info, a creusé, à cherché. Il s’est ainsi aperçu que la “nouvelle” lui avait été transmise via une adresse IP anonyme et il a décidé de ne pas la publier… alors que tous ses confrères blogueurs publiaient un billet. Comme il le dit si bien: “La publication de cette nouvelle [sur iReport] est considérée par de nombreux sites comme l’illustration de l’échec du journalisme citoyen. Il n’en est rien. La véritable raison pour laquelle ce billet est devenu une information est sa mention sur des blogs établis.”

Et il a raison.

Il suffit de lire le par Henry Blodget, patron de Silicon Alley Insider, sous le titre Why We Linked To That Steve Jobs Heart Attack Report (Pourquoi nous avons parlé de l’histoire de la crise cardiaque de Steve Jobs) pour réaliser qu’il tente - fort élégamment, il faut le reconnaître - de justifier le fait qu’il n’a pas fait son travail de journaliste.



 

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