C’est dangereux de bloguer!
Oubliez l’article du New York Times sur les stress des blogueurs, enchaînés à leur écran pour livrer des billets 24 heures sur 24., il y a bien plus grave.
Je veux évidemment parler de l’affaire Olivier Dahan contre Wikio et de celle, plus ancienne, d’Olivier Martinez contre le défunt Fuzz.
De ce côté-ci de l’Atlantique, il est difficile de comprendre comment un aggrégateur de flux RSS peut être considéré comme responsable du contenu d’un tiers. La loi française sur l’atteinte à la vie privée est plus sévère que son équivalent américain, qui, ne sert que dans les cas extrêmes de diffamation (comme l’affaire de Tom Cruise et Chad Slater) ou les plaintes dont fait régulièrement l’objet le tabloïd américain National Enquirer).
Pour ceux qui ont manqué les premiers épisodes de ces deux histoires, sachez qu’Olivier Martinez a traîné - entre autres - le site Fuzz en justice pour l’affichage d’un lien provenant de celebrites-stars.blogspot.com (toujours actif d’ailleurs), que la compagnie Bloobox.net, éditeur de Fuzz a été condamnée et qu’Eric Dupin, le propriétaire, a décidé de faire appel.
Du côté d’Olivier Dahan, l’affaire est similaire. Le réalisateur a porté plainte contre - entre autres - Wikio pour l’affichage d’un billet provenant de Gala.fr.
Le fond de la question posée par ces deux affaires en France est suffisamment épineux pour qu’il soit important de légiférer.
Fuzz et Wikio sont des aggrégateurs de contenu et non des éditeurs et c’est ce que la justice française ne semble pas avoir bien compris. Jean-Baptiste Soufron, avocat qui écrit sur JuriTIC, un blogue de ZDNet.fr, analyse la décision de justice ici et là. Par contre, étrangement, la même justice a statué que le fournisseur d’accès Free n’est pas responsable des contenus présents dans ses newsgroups: “les juges ont déterminé que Free n’agissait aucunement en tant qu’hébergeur. La société assure seulement un stockage temporaire et automatique des contenus, pour faciliter leur transmission, sans les modifier d’aucune façon, souligne le tribunal.”
Les blogueurs sont - en très grande majorité - des particuliers qui écrivent sur le Web sans en tirer d’avantage financier. Le blogueur est donc facilement inquiétable puisqu’il ne dispose généralement pas des ressources financières ni du poids d’un groupe de presse comme Prisma qui peut se payer des avocats et pour qui la publication de nouvelles, même fausses, reste plus rentable que de payer une amende.
Bloguer, c’est d’abord et avant tout un partage de réflexions personnelles, une discussion ou un échange. Qui prétend qu’un blogue est une source fiable et non éditoriale de nouvelles? Il suffit de regarder Perez Hilton aux États-Unis pour voir à quel point un “blogueur professionnel” (professionnel parce qu’il s’est construit une carrière graĉe à son blogue et qu’il en vit très bien) peut s’apparenter à du “trash média”… sans être inquiété. Serait-ce parce qu’il bénéficie d’une audience qui lui permet de retourner l’opinion publique ou parce que les vedettes qui passent dans sa moulinette s’en foutent et considèrent son blogue pour ce qu’il est. Essayez de faire ça en France et vous aurez une poursuite au cul en deux secondes chrono. Les blogues, avouons-le, jouent - de par leur nature - sur la très fine ligne existant entre “média” et “propos personnel”. Les blogues deviennent, de plus en plus, un lieu d’information et ces nouveaux médias citoyens offrent des nouvelles en marge des grands groupes. Leur responsabilité dans la diffusion de propos qui portent atteinte à la vie privée ou qui sont diffamatoires est évidente.
Maintenant, que Wikio ou Fuzz soit tenu responsable des propos tenus par n’importe quel quidam est beaucoup plus discutable. Surtout, comme c’est le cas pour Wikio, si une page de mention légale avertit clairement le lecteur. Comme le souligne Pierre sur ce billet de Kelblog: “Soyons bien clairs, il ne s’agit pas ici du procès des rumeurs trop souvent publiées sans vérification par certains sites Internet, une pratique qu’on ne peut que condamner. Le moteur de recherche indexe, les responsables des contenus sont les éditeurs des sites indexés.”
Alors, pourquoi de telles plaintes? Est-ce parce les vedettes françaises sont en mal de publicité? Est-ce parce qu’elles n’ont pas tout le temps envie de s’attaquer à un groupe de presse et qu’il est plus facile de taper sur les petits? Est-ce parce que des individus, des blogueurs, sont bien moins “contrôlables” que des copains journalistes ou paparazzis?
Et aussi
Il renverse un camion rempli de m…SUIVANT »
Manque d’éthique de l’un ou manque de rigueur de l’autre?










5 commentaires pour “C’est dangereux de bloguer!”
Trackback: http://lebuzz.info/2008/04/332/cest-dangereux-de-bloguer/trackback/
Jouons le jeu de l’argumentaire, ne serait-ce que pour alimenter la réflexion et - qui sait? - la discussion.
J’avoue d’entrée de jeu ne pas encore être rendu à ce que je qualifierais de vision claire de toute la problématique. Disons qu’en termes de réflexion, c’est un work in progress.
Blog et blogueur
Il y a une dizaine d’années, lorsque j’ai commencé à tenir un blogue, il n’y avait pas vraiment de question qui se posait pour savoir de quoi il s’agissait: un blogue était un site perso sur lequel ce qui était écrit était considéré tout aussi perso. C’était l’évolution de la page web perso, grâce à des outils informatiques facilitant la mise en ligne de textes et d’images.
L’évolution des outils et la multiplication des blogues a graduellement piqué la curiosité, d’une part, des internautes pour le contenu de ces blogues et, d’autre part, des journalistes pour ce qui semblait être un nouveau medium. En moins d’une décennie, on a vu l’émergence de blogues éditoriaux, de blogues journalistes et de blogues médiatiques (devant un phénomène qui grandissait de façon apparemment exponentielle, les grandes entreprises de presse n’ont pas vraiment eu d’autre choix que d’entrer dans le jeu).
Parallèlement aux blogues, certains outils de dissémination de contenu sont apparus: fils rss et atom, trackbacks, pour ne nommer que ceux là.
Enfin, dernier élément (non négligeable), la baisse du prix et la multiplication des ordinateurs personnels, le développement de l’accès Internet haute vitesse. Ce qui était jusque là essentiellement le joujou des geeks, des mordus et des férus de gadgets atteignait finalement le grand public.
Intéressant de noter que c’est cette accessibilité au grand public et la multiplication des blogues - et de l’intérêt qu’ils suscitèrent - qui a fortement contribué à l’implantation des médias traditionnels sur le Web. D’une part, ils ont tenté - et tentent toujours - d’attirer une plus vaste clientèle et, d’autre part, ils n’ont d’autre choix que de tenter de rentabiliser leur existence, c’est-à-dire générer une entrée de revenus, là où se trouve le lectorat et, ultimement, les annonceurs voulant rejoindre ce lectorat.
Si blogue voulait forcément dire privé et personnel il y a 10 ans, on ne peut plus (à moins d’être de très mauvaise foi) prétendre que c’est toujours le cas, pas plus qu’on ne peut dire qu’ils sont tous systématiquement devenus des médias à part entière, ou des disséminateurs de fils rss. «Blogue» sert à définir la forme, mais nullement la nature d’un site. D’ailleurs, même cette forme est en voie d’être redéfinie: plusieurs des logiciels utilisés pour créer un blogue étaient présentés comme tel, i.e. blogging software - un logiciel pour bloguer; aujourd’hui, si l’expression existe toujours, plusieurs de ces logiciels élargissent la définition - à l’image des contenus que les créateurs de sites arrivent à mettre en ligne, en fait - pour parler de CMS (Content Management System), c’est-à-dire des systèmes de gestion de contenu.
Alors, si l’on peut constater que beaucoup de blogues sont devenus de facto des présentateurs de contenus mixtes (opinions de leurs créateurs, fils rss intégrés - que ce soit en provenance de d’autres blogues, de sites de médias traditionnels ou exclusivement en ligne - et même de contenu vidéo) et, à plus ou moins grande échelle, des diffuseurs de publicité. Ahh, la publicité. Google a sans contredit contribué à rendre la publicité accessible à tous les créateurs de site, des plus grands aux plus petits. Toutefois, Google a fait beaucoup plus: l’entreprise a compris qu’à coup de quelques cents par clic, multiplié par des millions de sites, il y avait du fric à faire pour tout le monde, c’est-à-dire du fric pour Google et du fric pour les créateurs de sites. Notez que je mentionne Google parce que c’est le chef de file en la matière, mais ils sont légion à suivre dans la foulée.
Évidemment, pour que ça vaille la peine d’intégrer des pubs, il faut jouer le jeu: générer de l’achalandage, avoir un contenu qui attire. Certains le créent, d’autres misent sur les fils rss, d’autres encore combinent les sources. Les plus modestes espèrent générer assez de revenus pour couvrir les frais d’hébergement; les plus ambitieux espèrent en faire une source de revenus d’appoint, quand ce n’est pas carrément d’en faire ultimement le revenu principal.
Voilà pour ce premier commentaire. Tout ça pour dire que le titre fausse le débat, parce qu’il se rattache à ce que les blogues ont été initialement, parce qu’il confond l’outil et la nature évolutive du contenu créé en utilisant l’outil. Cela ne veut pas dire que le billet ne touche pas une problématique réelle, sur laquelle je compte bien revenir d’ailleurs, mais son titre est réducteur de la problématique.
Je ne comprends pas le titre de votre billet puisque vous ne citez aucun cas de blogueur mis en danger dans ces affaires ? Vous ne seriez pas en train de faire une confusion ?
Narvic, le titre, et l’article, font référence à l’ensemble des affaires Olivier Martinez et Olivier Dahan (les liens sont faits sur des nouvelles qui dressent les listes de l’ensemble des sites, blogues et aggrégateurs mis en accusation dans cette affaire). Le point de départ est celui-là: on commence avec les blogueurs (comparaison avec les carnétistes américains) et la discussion s’oriente et s’élargit ensuite vers les aggrégateurs de flux RSS, qu’ils soient uniquement cela (comme Wikio, qui ne ‘crée’ pas de contenu propre à part des commentaires d’internautes) ou qu’ils soient intégrés au sein d’un blogue (les carnets cités dans l’affaire Olivier Martinez). Ce qui, à la base, était une problématique essentiellement propre aux blogues est, comme semblent l’indiquer les dernières affaires mentionnées dans le texte, en voie de s’étendre.
Isabelle, je ne suis pas de votre avis.
L’essentiel de ces poursuites judiciaires visent des sites commerciaux de rediffusion de contenus, et elle ne visent pas des blogueurs. L’enjeu ici, ce ne sont pas les blogs. D’ailleurs, dans le cas des blogueurs, il n’existe aucune ambiguïté juridique, puisque nous sommes totalement responsable de tout ce que nous publions sur nos blogs. Ça ne prête même pas à débat au regard de la loi actuelle.
Mais ni Fuzz, ni Wikio ne sont des blogs. Et la question juridique est bien plus discutée pour ces sites de rediffusion.
C’est là tout l’enjeu, et c’est bien pour cela que ça fait tant de bruit. Ce n’est pas du tout la blogosphère qui est en jeu dans ces affaires, contrairement à ce que certains tentent malheureusement de faire croire aux blogueurs, mais c’est l’activité commerciale des sites de rediffusion.
Et la profonde ambiguïté juridique, et économique !, sur laquelle ils prospèrent.
Ces sites se cachent derrière une interprétation erronée de la loi (les juges viennent d’ailleurs d’en condamner plusieurs), en affirmant qu’ils sont totalement irresponsables de ce qui est publié chez eux. Manifestement les juges ne sont pas d’accord avec eux, et heureusement !
Car ce que ces sites suggèrent dans leur défense juridique, c’est bel et bien de faire la chasse aux blogueurs ! Les rediffuseurs, eux, ils ne sont responsables de rien, il faut mettre en cause à leur place le blogueur qui à posté un méchant lien ou fait un mauvais billet, qui a ensuite été référencé et rediffusé par ces sites.
Bref, pour les sites de rediffusion : toute l’argent de la pub ; pour les blogeurs : toute la responsabilité pénale.
Marché de dupe !
Héhé, je ne suis pas d’accord… et c’est ce que j’aime de cette discussion.
Elle soulève bien des points, tant sur les blogues que les aggrégateurs de contenus que les médias traditionnels.
Je m’explique…
1) Quelqu’un (site ou blogue, ça n’a pas d’importance) rédige et publie un contenu (billet, dépêche, photo, peu importe) qui contrevient à la loi. Là, pour moi, c’est limpide: cette personne - morale ou physique - est responsable. À elle d’assumer et, éventuellement, comme c’est l’usage, de retirer ledit contenu en cas de problèmes.
2) Un blogueur décide de mettre sur son carnet un flux provenant d’une ou plusieurs source(s) externe(s) pour offrir plus de contenus à sa clientèle (vivreennormandie.com par exemple). Est-il responsable de ce qui a été écrit? À mon avis non, même si le choix du feed relève d’une démarche éditoriale. En effet, le blogueur en question se contente de retransmettre un contenu, sans le modifier. Il agit à titre de diffuseur, pas d’auteur.
3) Un aggrégateur de flux RSS compile des sources d’information, les trie et présente des contenus, provenant de multiples sources. Dans certains cas, il ajoute du contenu, puisqu’il permet un vote ou des commentaires d’internautes. Est-il responsable? À mon avis non puisque, comme le blogueur du point 2, il retransmet un contenu. Qu’il en tire un quelconque profit m’importe peu. Wikio, Technorati et de nombreux autres sont des plate formes d’échanges, bénéficiant d’une large audience en raison de la nature de ce qu’ils offrent. Le trafic qu’ils génèrent est redirigé vers les auteurs des billets… ceux-là même qui sont responsables du contenu qu’ils diffusent.
En attaquant les aggrégateurs, quel est l’objectif? Empêcher la transmission, en temps réel ou presque, de contenus. La transmission d’une info est-elle plus dangereuse que sa création? À l’ère du Web, il semble bien que oui, et c’est là le danger. En tuant les organes de diffusion, et donc de partage, on tue la synergie, la découverte et la collaboration. En supprimant les aggrégateurs, on supprime la blogosphère puisqu’on empêche la diffusion de contenus. En tentant de contrôler les moyens de diffusion d’informations, on étouffe tous les créateurs, quels qu’ils soient. Mais c’est beaucoup plus rentable de procéder de cette manière: attaquer le petit blogueur coûtera plus qu’il ne rapportera, alors qu’attaquer l’aggrégateur rapporte plus qu’il n’en coûte (il suffit de comparer les montants demandés aux blogueurs de l’affaire Martinez (500 euros, 1000 euros) et celui demandé à Wikio (30 000 euros).
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